Trois expériences conduites auprès d’étudiantes chinoises ont étudié la façon dont l’activation de l’amour modifie l’attention portée aux visages attractifs. Leurs résultats parlent de millisecondes et de tâches informatiques, pas de fidélité prouvée au détour d’un regard.
Une personne peut remarquer un visage dans la rue, son partenaire peut le remarquer aussi, puis chacun se passionne soudain pour la météo. Cette scène ordinaire ne ressemble pourtant pas à ce qui a été mesuré en laboratoire. Les participantes devaient repérer rapidement un symbole après l’apparition très brève d’un visage ou d’une image neutre.
Le coup du regard, pas le coup de foudre
L’article Attentional Biases toward Attractive Alternatives and Rivals: Mechanisms Involved in Relationship Maintenance among Chinese Womenpublié dans PLOS ONE en 2015, a étudié 108 étudiantes chinoises âgées de 18 à 24 ans. L’échantillon réunissait 49 célibataires et 59 femmes engagées dans une relation exclusive. Dans ce dernier groupe, la relation durait en moyenne 19 mois, avec des durées comprises entre 3 et 54 mois.
Les participantes voyaient brièvement une paire d’images. Il pouvait s’agir d’un visage masculin ou féminin, jugé attractif ou d’apparence moyenne, associé à une image neutre. Après 500 millisecondes, un symbole apparaissait à l’emplacement de l’une des images. La participante devait alors identifier ce symbole le plus vite possible.
Cette tâche dite de « dot-probe » distingue deux composantes. L’engagement attentionnel correspond à la rapidité avec laquelle une image attire l’attention. Le désengagement attentionnel décrit la difficulté à quitter cette image pour se concentrer sur le symbole. Ce protocole ne demandait donc ni de raconter une dispute, ni de reconnaître une infidélité, ni de répondre à la question qui fâche à 23 heures.
108 visages, deux statuts, zéro boule de cristal

Pour activer la représentation de l’amour romantique, les participantes lisaient des mots associés à l’amour, comme « lettre d’amour ». Les mots utilisés pour la condition de contrôle avaient été choisis pour produire un niveau comparable de plaisir et d’excitation. Les chercheurs pouvaient ainsi comparer les réponses après un rappel amoureux et dans une condition de référence.
Le célibat regarde, le couple garde ses distances
Chez les participantes célibataires, le rappel amoureux a augmenté l’attention portée aux visages masculins attractifs. Elles avaient davantage de difficulté à déplacer leur attention vers le symbole présenté ailleurs sur l’écran. Le résultat concerne une situation où l’idée d’amour est activée par des mots, pas une rencontre réelle dans la rue ou à la sortie du travail.
Chez les participantes engagées dans une relation, le rappel amoureux n’a pas modifié l’attention envers les hommes attractifs. Elles restaient aussi peu attentives à ces alternatives que dans la condition de référence. En revanche, leur attention se désengageait plus difficilement des visages féminins attractifs, considérés dans le protocole comme de possibles rivales.
Les auteurs ont rapporté un effet statistiquement significatif sur le désengagement devant les femmes attractives chez les participantes en couple, avec une taille d’effet partielle de 0,131. Chez les célibataires, l’effet observé devant les hommes attractifs atteignait 0,127. Ces valeurs décrivent une différence mesurée dans l’expérience. Elles ne donnent pas une intensité à la jalousie et ne prédisent pas une décision sentimentale.
Dans cette expérience, le statut relationnel était associé à un filtre attentionnel différent, pas à une preuve de désir ou de fidélité.
Cupidon change de canal, les résultats changent de tempo
Un second article, signé Yong Zheng et accepté le 5 décembre 2019 dans Evolutionary Psychologya repris cette question avec deux expériences. Son premier volet comprenait 114 étudiantes chinoises hétérosexuelles âgées de 18 à 26 ans, toutes engagées dans une relation exclusive. La durée moyenne de leur relation était de 21,26 mois.
Cinq minutes d’amour, mais pas de bouton magique
Dans ce premier volet, les participantes écrivaient pendant cinq minutes le souvenir d’un moment heureux durant lequel elles avaient ressenti beaucoup d’amour pour leur partenaire. Dans la condition de contrôle, elles racontaient un autre moment heureux. Elles réalisaient ensuite une tâche de déplacement attentionnel avec des visages masculins et féminins.
Le souvenir amoureux n’a pas réduit significativement l’attention envers les hommes attractifs par rapport au récit heureux de contrôle. Le résultat décrit surtout une inattention aux alternatives attractives dans la condition amoureuse comme dans la condition de référence. Le protocole ne reproduisait donc pas exactement le schéma observé en 2015.
Lire des mots associés à l’amour et se remémorer une scène vécue avec son partenaire ne produit pas forcément le même état mental. Les auteurs évoquent l’hypothèse que les mots puissent activer des associations plus ambivalentes, comme la jalousie ou la peur de la trahison, tandis qu’un souvenir positif met davantage l’accent sur la tendresse et la satisfaction. Cette interprétation reste une hypothèse.
La jalousie entre dans le deuxième tour
Le second volet de l’article de 2019 a porté sur 110 étudiantes chinoises hétérosexuelles âgées de 18 à 25 ans. Cette fois, les associations liées à l’amour étaient activées par une présentation subliminale de mots. Les participantes ont ensuite effectué la même famille de tâches attentionnelles, avec des visages attractifs pouvant représenter des alternatives ou des rivales.
Les femmes engagées dans une relation se montraient inattentives aux alternatives attractives dans la condition amoureuse comme dans la condition de référence. En revanche, chez les participantes ayant un score élevé de jalousie chronique, l’activation subliminale de l’amour était associée à une attention accrue et à un désengagement plus difficile devant les rivales attractives.
Ce résultat ne signifie pas que la jalousie chronique serait un diagnostic ni qu’elle provoquerait automatiquement une surveillance du partenaire. Il montre qu’un score de jalousie et une manipulation expérimentale étaient liés à une réponse attentionnelle particulière dans cet échantillon.
Jalousie : le radar n’est pas un détective

Les trois expériences n’ont observé ni conversation, ni message, ni réaction face à une rivale réelle. Elles n’ont pas mesuré la satisfaction du couplela confiance, le flirt ou la décision de rentrer acheter du pain comme prévu. Une attention qui reste accrochée quelques centaines de millisecondes ne raconte pas à elle seule ce qu’une personne pense ou souhaite.
Le mot « jalousie » mérite lui aussi d’être manié avec précision. Dans l’étude de 2015, les chercheurs ont mesuré une réponse attentionnelle après un rappel amoureux, pas une jalousie clinique. Dans le second article, la jalousie chronique correspond à un score plus élevé sur une mesure utilisée par les chercheurs. Aucun de ces protocoles ne pose un diagnostic.
Un regard peut déclencher une inquiétude, mais l’inquiétude ne transforme pas une interprétation en fait établi.
Du labo au salon, on range la loupe
Dans une discussion de couple, il peut être utile de séparer quatre éléments : le fait observé, l’interprétation qu’on en fait, l’émotion ressentie et la demande formulée. « Tu as regardé cette personne » ne signifie pas la même chose que « j’ai eu peur de ne plus compter ». Cette distinction ne garantit pas une conversation calme, surtout quand la journée a déjà envoyé la patience dans l’espace, mais elle évite de présenter une hypothèse comme une certitude.
Une demande concrète donne aussi davantage de prise à l’échange qu’un reproche général. Dire « j’ai besoin que tu me rassures sur ce qui s’est passé » ou « parlons de ce qui me fait douter » ne résout pas tout, mais précise le sujet. Vérifier un téléphone, interdire des fréquentations ou interpréter chaque regard ne découle d’aucun résultat de ces études.
Si la jalousie devient répétitive et entraîne des vérifications, des interdictions, des menaces ou une souffrance importante, un psychologue, un thérapeute de couple ou un autre professionnel qualifié peut aider à distinguer les faits des interprétations. Une tâche d’attention ne remplace pas cet accompagnement.
Les travaux de 2015 et de 2019 montrent que le contexte, le statut relationnel et la façon d’activer l’idée d’amour peuvent modifier une réponse attentionnelle très rapide. Pour le reste, il faut encore parler, demander et écouter. Cupidon peut bien tenir la lampe du laboratoire, il ne répond toujours pas à la place des deux personnes.
Sources et références scientifiques
- Romantic Love and Attentional Biases Toward Attractive Alternatives and Rivals: Long-Term Relationship Maintenance Among Female Chinese College Students – PMC. Evolutionary psychology : an international journal of evolutionary approaches to psychology and behavior. DOI: 10.1177/1474704919897601 · PMID: 31888390.
- Arnocky S., Sunderani S., Miller J. L., Vaillancourt T. (2012). Jealousy mediates the relationship between attractiveness comparison and females’ indirect aggression. Personal Relationships, 19, 290-303. [Google Scholar].
- Aron A., Westbay L. (1996). Dimensions of the prototype of love. Journal of Personality and Social Psychology, 70, 535-551. [Google Scholar].
- Baumeister R. F., Leary M. R. (1995). The need to belong: Desire for interpersonal attachments as a fundamental human motivation. Psychological Bulletin, 117, 497-529. [PubMed] [Google Scholar].
- Buss D. M. (2007). The evolution of human mating. Acta Psychologica Sinica, 39, 502-512. [Google Scholar].
- Buss D. M., Schmitt D. P. (1993). Sexual strategies theory: An evolutionary perspective on human mating. Psychological Review, 100, 204-232. [DOI] [PubMed] [Google Scholar].
- Buss D. M., Shackelford T. K. (1997). From vigilance to violence: Mate retention tactics in married couples. Journal of Personality and Social Psychology, 72, 346-361. [DOI] [PubMed] [Google Scholar].
- Buss D. M., Shackelford T. K. (2008). Attractive women want it all: Good genes, economic investment, parenting proclivities, and emotional commitment. Evolutionary Psychology, 6, 134-146. [Google Scholar].
- Cacioppo S., Grafton S. T., Bianchi-Demicheli F. (2012). The speed of passionate love, as a subliminal prime: A high-density electrical neuroimaging study. NeuroQuantology, 10, 715-724. [Google Scholar].
- Cole S., Trope Y., Balcetis E. (2016). In the eye of the betrothed: Perceptual downgrading of attractive alternative romantic partners. Personality and Social Psychology Bulletin, 42, 879-892. [DOI] [PubMed] [Google Scholar].
- Cook S., Dong X. Y. (2011). Harsh choices: Chinese women’s paid work and unpaid care responsibilities under economic reform. Development and Change, 42, 947-965. [DOI] [PubMed] [Google Scholar].
- Dijkstra P., Buunk B. P. (2001). Sex differences in the jealousy-evoking nature of a rival’s body build. Evolution and Human Behavior, 22, 335-341. [Google Scholar].
- Dijkstra P., Buunk B. P. (2002). Sex differences in the jealousy-evoking effect of rival characteristics. European Journal of Social Psychology, 32, 829-852. [Google Scholar].
- Attentional Biases toward Attractive Alternatives and Rivals: Mechanisms Involved in Relationship Maintenance among Chinese Women – PMC. PloS one. DOI: 10.1371/journal.pone.0136662 · PMID: 26309232.
- 1. Buss DM, Schmitt DP. Sexual strategies theory: an evolutionary perspective on human mating. Psychol Rev. 1993;100(2): 204-232. [DOI] [PubMed] [Google Scholar].
- 2. Baumeister RF, Leary MR. The need to belong: desire for interpersonal attachments as a fundamental human motivation. Psychol Bull. 1995;117(3): 497-529. [PubMed] [Google Scholar].
- 3. Gonzaga GC, Keltner D, Londahl EA, Smith MD. Love and the commitment problem in romantic relations and friendship. J Pers Soc Psychol. 2001;81(2): 247-262. [DOI] [PubMed] [Google Scholar].
- 4. Rusbult CE. A longitudinal test of the investment model: the development (and deterioration) of satisfaction and commitment in heterosexual involvements. J Pers Soc Psychol. 1983;45(1): 101-117. [Google Scholar].
- 5. Simpson JA. The dissolution of romantic relationships: factors involved in relationship stability and emotional distress. J Pers Soc Psychol. 1987;53(4): 683-692. [Google Scholar].
- 6. Johnson DJ, Rusbult CE. Resisting temptation: devaluation of alternative partners as a means of maintaining commitment in close relationships. J Pers Soc Psychol. 1989;57(6): 967-980. [Google Scholar].
- 7. Miller RS. Inattentive and contented: relationship commitment and attention to alternatives. J Pers Soc Psychol. 1997;73(4): 758-766. [Google Scholar].
- 8. Rusbult CE. Commitment and satisfaction in romantic associations: a test of the investment model. J Exp Soc Psychol. 1980;16: 172-186. [Google Scholar].
- 9. Simpson JA, Gangestad SW, Lerma M. Perception of physical attractiveness: Mechanisms involved in the maintenance of romantic relationships. J Pers Soc Psychol. 1990;59(6): 1192-1201. [Google Scholar].
- 10. Ritter SM, Karremans JC, van Schie HT. The role of self-regulation in derogating attractive alternatives. J Exp Soc Psychol. 2010;46: 631-637. [Google Scholar].
- 11. Fisher M, Cox A. Four strategies used during intrasexual competition for mates. Pers Relatsh. 2011;18(1): 20-38. [Google Scholar].
- 12. Karremans JC, Dotsch R, Corneille O. Romantic relationship status biases memory of faces of attractive opposite-sex others: evidence from a reverse-correlation paradigm. Cognition. 2011;121(3): 422-426. 10.1016/j.cognition.2011.07.008 [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1016/j.cognition.2011.07.008.
