On ne parle pas tous la même langue quand on parle d’amour. Entre la passion qui fait des étincelles, le quotidien à organiser et la jalousie qui prend toute la place, six styles décrivent des façons de s’attacher sans enfermer personne dans une case.
Six façons d’aimer, zéro case en béton
Le modèle des styles amoureux a été formulé par le sociologue canadien John Alan Lee en 1973, puis développé dans ses travaux de 1977 et 1988. C. et S. Hendrick l’ont repris dans la Love Attitudes Scalepubliée en 1990. Cette grille distingue six tendances : Eros, Ludus, Storge, Pragma, Mania et Agape.
Ces termes ne forment ni un classement des couples ni un diagnostic psychologique. Une même personne peut rechercher la passion dans une relation, fonctionner de manière pratique au quotidien et avoir besoin d’une grande sécurité affective. Les six dimensions peuvent donc se combiner et évoluer selon les périodes de la vie.
Le repère à garder : un style d’amour décrit une tendance relationnelle, pas une identité définitive.
D’autres listes ajoutent Philia, l’affection amicale, ou Philautia, le rapport à soi. Ces notions peuvent nourrir une réflexion personnelle, mais elles ne permettent pas, à elles seules, de prédire la réussite d’un couple.
Eros, quand le cœur fait du rodéo
Quand les étincelles rencontrent les factures
Eros désigne l’amour passionnel, avec l’attirance physique, le désir et l’intensité émotionnelle. C’est le style qui fait relire un message trois fois, attendre un rendez-vous avec une énergie de collégienne et trouver soudain très intéressant un trajet de bus de 47 minutes.
Cette dimension peut avoir sa place dans une relation durable. Elle ne renseigne toutefois pas, à elle seule, sur la capacité à communiquer, à respecter les limites de l’autre ou à partager les tâches. Une relation peut être très attirante et devenir difficile dès qu’il faut parler d’argent, de fatigue, de contraception ou de reprise du travail.
Dans une maison avec enfants, Eros peut être recouvert par le manque de sommeil, les horaires décalés et la charge mentale. Cela ne signifie pas automatiquement que l’amour a disparu. Le couple fonctionne parfois en mode logistique depuis plusieurs semaines, avec une conversation interrompue par un biberon, une couche ou un « maman, j’ai soif » lancé depuis le couloir.
Ludus et Pragma, le flirt contre le tableur
Les jeux de l’amour face au planning familial
Ludus correspond à une manière joueuse et légère d’aimer : flirt, humour, séduction, spontanéité et plaisir du moment. Ce style n’implique pas forcément l’absence de respect ou de sérieux. Il peut simplement donner une place au rire, aux surprises et à la complicité.
Pragma se construit autrement. Il repose sur la compatibilité, les objectifs communs, les compromis et les décisions répétées qui permettent à une relation de tenir dans la durée. Organiser les vacances, se répartir les réveils, soutenir une formation ou revoir le budget familial ne fait pas rêver dans les stories Instagram. Pourtant, ces sujets occupent une vraie place dans la vie à deux.
Le piège consiste à opposer ces styles. Ludus sans fiabilité peut laisser l’autre porter toute l’organisation. Pragma sans affection ni jeu peut transformer le couple en comité de gestion, avec procès-verbal de la vaisselle et ordre du jour sur les poubelles.
Chez les parents, ce décalage devient très concret : le temps disponible pour rire ou se retrouver rétrécit, tandis que les décisions quotidiennes s’accumulent. Le couple ne manque pas toujours d’amour; il manque parfois de créneaux qui ne soient pas déjà pris.
Dans une étude publiée en 1995 dans Psychological ReportsYancey et Eastman ont comparé les résultats de 215 étudiants avec ceux de 215 adultes âgés de plus de 29 ans. Chez les 42 hommes du groupe étudiant, Ludus était associé positivement à la satisfaction de vie, alors que l’association était négative chez les 98 femmes étudiantes. Dans le groupe plus âgé, l’association était négative chez les 130 femmes comme chez les 85 hommes. Ces résultats concernent des groupes précis et ne constituent pas une règle sur les hommes, les femmes ou les couples d’aujourd’hui.
Storge et Agape, le cœur avec les corvées
Du café partagé au don de soi
Storge décrit une affection fondée sur la familiarité, la tendresse et le sentiment de sécurité. On l’associe souvent aux liens familiaux, mais elle peut aussi apparaître dans une relation de longue durée devenue très complice. C’est le style du « je sais que tu as besoin de dix minutes de silence après le coucher » et du café préparé sans qu’il soit nécessaire de déposer une demande officielle en trois exemplaires.
Agape renvoie à un amour généreux et tourné vers le soin de l’autre. Dans le couple, cette disposition peut se traduire par de l’écoute, du soutien et une attention aux besoins de la personne aimée. Elle ne doit pas devenir une obligation de s’oublier en permanence. Donner sans limite, tout gérer et appeler cela de l’amour peut aussi épuiser.
La coparentalité rend cette nuance très visible. Un parent peut prendre davantage de relais pendant une période de maladie ou de reprise du travail. Mais si le don de soi devient structurellement unilatéral, la fatigue s’installe et le ressentiment suit. Le sac à dos invisible de la charge mentale ne devient pas plus léger parce qu’on lui colle une jolie étiquette grecque.
Mania, quand l’amour passe en mode alarme
Jalousie, dépendance et limites à ne pas négocier
Mania désigne une forme d’attachement marquée par la peur de perdre l’autre, la recherche constante de réassurance, la jalousie et la possessivité. Le terme décrit un style relationnel dans les travaux sur l’amour. Il ne doit pas être confondu avec un diagnostic psychiatrique.
Une étude de Davies, publiée en 2001 dans The Journal of Psychologya examiné les liens entre désirabilité sociale et adhésion aux six styles amoureux dans deux expériences. La désirabilité sociale était négativement associée au style Mania chez les hommes comme chez les femmes. Les résultats différaient pour d’autres styles selon le sexe, ce que l’auteur reliait notamment à la socialisation des rôles de genre. Dans un questionnaire, on ne répond donc pas toujours uniquement selon ce que l’on ressent, mais aussi selon l’image que l’on pense devoir donner.
Une attirance intense au début d’une relation ne suffit pas à parler de Mania. Le critère utile tient plutôt à la répétition des comportements et à leurs conséquences : anxiété permanente, perte de liberté, conflits, isolement ou impossibilité de respecter un refus. Là, le sujet dépasse largement le petit test amusant des styles amoureux.
Le couple n’est pas un test à corriger
Six étiquettes, aucun permis de conduire
Les travaux disponibles relient les styles amoureux à l’âge, au contexte culturel et à la manière dont les personnes répondent aux questionnaires. Une étude publiée en 1995 par Cho et Cross a porté sur des étudiants taïwanais de l’université du Texas. Les six facteurs de la Love Attitudes Scale ressemblaient par certains aspects à ceux observés dans des échantillons américains, tout en reflétant des croyances et des changements sociaux propres au contexte taïwanais.
Une publication de 2026 dans Behavioral Sciences a étudié 370 jeunes adultes italiens et angolais. Les analyses ont trouvé des associations entre Ludus, le genre, l’attachement au père et la nationalité. Pour Eros, les participants italiens ont rapporté davantage d’expression passionnelle dans cet échantillon. Ces résultats ne permettent pas de dire qu’un parent fabrique mécaniquement le futur style amoureux de son enfant. Ils concernent de jeunes adultes issus de deux pays précis et montrent que les relations familiales et les normes culturelles peuvent être liées à la manière de parler de l’intimité.
Le lien entre attachement et amour mérite donc de la prudence. Une enfance, une relation parentale ou une culture ne résument jamais une personne. Une relation peut évoluer avec les expériences, les apprentissages et le contexte dans lequel elle se construit.
Un questionnaire peut donner des mots; il ne raconte jamais toute la relation.
Passer du grand discours aux petits gestes
Le love style au doigt mouillé
Pour réfléchir à son couple sans se coller une note, on peut partir de situations concrètes. Pas besoin de décréter que l’on est « 80 % Eros, 20 % Pragma », comme si le cœur était un camembert Excel.
- Observer les moments qui reviennent. Les conflits naissent-ils surtout du manque de temps, de la jalousie, de la répartition des tâches ou de l’absence de moments partagés?
- Nommer le besoin derrière le style. Eros peut correspondre à un besoin de proximité, Pragma à une recherche de stabilité et Ludus à l’envie de retrouver de la légèreté.
- Distinguer préférence et souffrance. Aimer organiser les vacances n’est pas un problème. Être la seule personne à anticiper toute la vie familiale peut devenir une source d’épuisement.
- Formuler une demande observable. « J’aimerais que tu prennes le relais du bain les mardi et jeudi » donne davantage de prise que « tu ne fais jamais attention à moi ».
Après l’arrivée d’un bébé, les nuits hachées et les priorités déplacées peuvent réduire le temps disponible pour le couple. Les sentiments restent parfois présents alors que les habitudes et le désir ont changé. En cas de douleur, de détresse ou de baisse persistante du bien-être, un professionnel de santé peut aider à faire le point.
Un style amoureux n’explique donc pas toute une relation. Il donne un vocabulaire pour parler de ce qui se passe, à condition de regarder aussi les actes, la liberté de chacun et la répartition réelle du quotidien. Après ça, il reste à savoir qui a encore la force de lancer une soirée romantique. La réponse est peut-être cachée sous le panier de linge.
Sources et références scientifiques
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