Le mariage avant 18 ans ne se prévient ni avec une affiche ni avec une conversation magique. Des travaux publiés en 2016, 2022 et 2025 en Gambie, au Liban et en Haute-Égypte mettent en avant quatre points de vigilance : comprendre le contexte, maintenir des alternatives, transmettre une information accessible et associer les adultes sans retirer la parole aux adolescentes.
Ces terrains n’ont ni les mêmes populations ni les mêmes contraintes. Une inquiétude parentale liée aux relations sexuelles avant le mariage, la pauvreté, l’accès limité à l’école ou la mobilité réduite peuvent se combiner sans produire la même situation d’une famille à l’autre. La prévention part du contexte, pas d’un sermon prêt à l’emploi.
Avant la bague, ouvrir le champ des possibles
En Gambie rurale, un projet de cinq ans a été développé dans 53 communautés auprès de filles âgées de 10 à 19 ans. L’article scientifique publié en 2025 dans Reproductive Health décrit une première étape souvent oubliée : comprendre les facteurs qui conduisent les familles à envisager un mariage précoce avant de concevoir les activités.
Les données de départ associaient le phénomène à plusieurs éléments, notamment l’appartenance ethnique, les inquiétudes parentales concernant les relations sexuelles avant le mariage et le manque d’alternatives jugées viables. Cette formulation évite de transformer une caractéristique sociale en cause automatique. Elle rappelle aussi qu’une discussion sur le mariage doit inclure l’école, la formation, la mobilité, les revenus futurs et la réputation familiale.
Pour une famille ou une équipe de terrain, les questions deviennent alors concrètes : l’adolescente peut-elle poursuivre sa scolarité? Existe-t-il une formation accessible? Qui peut l’accompagner face à un obstacle administratif, financier ou familial? Ces réponses ne règlent pas tout. Elles évitent toutefois de présenter le mariage comme l’unique porte ouverte lorsque les autres options semblent verrouillées.
Parler du corps sans fermer la porte

Au Liban, l’équipe du projet Amenah a développé un programme pour des adolescentes syriennes réfugiées. L’article publié en 2022 dans Frontiers in Reproductive Health décrit un contexte marqué par le déplacement forcé, la pauvreté et un accès limité à l’information en santé sexuelle et reproductive.
Le programme prévoyait huit unités adaptées à l’âge, animées selon un modèle par les pairs et fondées sur les droits. Les thèmes allaient de la puberté et des menstruations à l’anatomie reproductive, aux infections sexuellement transmissibles, à la contraception, à la grossesse adolescente, à la communication et à la prise de décision.
L’équipe a rencontré trois obstacles concrets : l’acceptabilité du programme par la communauté, des niveaux de lecture variables et la difficulté à joindre des adolescentes mariées dont la mobilité pouvait être restreinte. Le contenu ne suffisait donc pas. Il fallait aussi trouver un format compréhensible, acceptable et accessible.
À la maison, parler de santé sexuelle ne signifie pas réciter une fiche médicale à une adolescente qui regarde déjà la porte. Il s’agit de répondre avec des mots compréhensibles, de vérifier ce qu’elle a retenu et de laisser la possibilité de revenir sur le sujet. Une réponse maladroite peut se corriger; une porte définitivement fermée est beaucoup plus difficile à rouvrir. L’information utile est celle que l’adolescente peut comprendre, questionner et retrouver.
Le safe space, pas la salle d’attente
En Haute-Égypte rurale, le programme Ishraq a créé des espaces sûrs pour des adolescentes non scolarisées. Sieverding et Elbadawy ont publié leur évaluation le 1er juin 2016 dans Studies in Family Planning. L’étude s’appuyait sur des enquêtes réalisées au début et à la fin du programme et comparait les participantes à des filles éligibles qui n’y participaient pas, avec une méthode de différence de différences.
Les résultats indiquaient des effets positifs sur la littératie, l’attitude envers le sport et les connaissances en santé reproductive. En revanche, l’impact était faible sur les indicateurs plus larges d’autonomisation, et aucun effet n’avait été observé sur les attitudes des mères ou des frères. Apprendre quelque chose, se sentir plus capable et pouvoir modifier une décision familiale correspondent à trois niveaux différents.
Le résumé de l’étude souligne aussi plusieurs difficultés : atteindre une population dispersée, rejoindre des filles dont les déplacements sont limités, intervenir assez tôt, faire évoluer les attitudes à l’échelle de la communauté et suivre les participantes assez longtemps pour observer d’éventuels changements de comportement.
Un atelier isolé peut donc améliorer une connaissance sans transformer immédiatement l’environnement qui entoure la jeune fille. Un dispositif durable doit prévoir un lieu accessible, des supports adaptés au niveau de lecture, des adultes formés et un suivi après les premières séances. Sinon, l’information est distribuée puis l’adolescente reste seule avec les mêmes contraintes qu’avant. La connaissance ouvre une porte, mais quelqu’un doit encore pouvoir aider à la franchir.
Quand le village passe le relais

Le projet gambien associait des forums communautaires, des séances de discussion et le renforcement des capacités de personnes influentes dans les communautés. Dans la comparaison entre les données de départ et celles de fin, l’âge moyen au premier mariage est passé de 15,9 à 23,9 ans, avec une différence statistiquement significative, p inférieur à 0,0001.
Ce résultat doit être lu avec précision. L’évaluation reposait sur un dispositif non expérimental : elle ne permet pas d’attribuer à elle seule cette évolution au programme. En revanche, les parents ayant participé activement aux forums et aux discussions avaient amélioré leurs connaissances sur les effets du mariage précoce et reconsidéré davantage sa nécessité. L’article de 2025 présente cette mobilisation locale comme une piste pour agir sur les facteurs sous-jacents, pas comme une garantie valable partout.
Ces travaux permettent de formuler quatre exigences pour un projet familial, associatif ou communautaire :
- Écouter avant de convaincre. Les adolescentes, les parents et les personnes qui organisent le quotidien ne décrivent pas toujours le même problème.
- Rendre les alternatives praticables. Une place à l’école ou une formation théorique ne suffit pas si le transport, le coût, la sécurité ou l’autorisation familiale restent hors de portée.
- Associer les adultes sans parler à la place des filles. Les parents et les responsables locaux peuvent faire évoluer le cadre, tandis que les adolescentes doivent conserver un espace confidentiel pour poser leurs questions.
- Prévoir le suivi. Les filles qui se marient, changent de lieu de vie ou deviennent moins mobiles risquent de disparaître des dispositifs au moment où l’accès à l’information devient plus compliqué.
Le piège, croire qu’une affiche suffit
Les trois publications ne décrivent ni le même pays, ni la même population, ni le même type d’intervention. L’étude gambienne est non expérimentale. Le travail libanais porte sur la conception d’un programme contextualisé et détaille ses difficultés de mise en œuvre. L’évaluation d’Ishraq montre des progrès ciblés, mais peu d’évolution sur l’autonomisation générale et aucune sur les attitudes de certains proches.
Ces limites ne rendent pas les résultats inutiles. Elles indiquent où placer la barre : une meilleure connaissance n’est pas encore une liberté de décision, un espace sûr ne remplace pas une solution de scolarité et une réunion de parents ne modifie pas automatiquement les normes d’un quartier. Les contextes étudiés ne se transposent pas tels quels à la France ou à un autre pays francophone.
Lorsqu’une mineure subit une pression, le repère le plus solide reste l’accès à une écoute sans menace, à une information compréhensible et à un adulte capable de mobiliser un professionnel. La question utile n’est alors pas seulement « quand va-t-elle se marier? », mais « quelles options lui restent ouvertes, et qui va l’aider à les garder ouvertes? »
Sources et références scientifiques
- Findings and lessons learned from developing a 5-year community-based intervention for preventing early marriage in rural Gambia – PMC. Reproductive health. DOI: 10.1186/s12978-025-01992-5 · PMID: 40448240.
- 1.UNG Assembly-United Nations, Treaty Series, 1989-wunrn..
- ild marriage: latest trends and future prospects..
- 4.United Nations Population Fund: Marrying too young end child marriage. New York, NY: UNFPA. 2012..
- 5.UNICEF: Monitoring the status of children and women. 2018; Accessed 8 Aug 2018..
- 6.UNICEF: Achieving a future without child marriage..
- 7.Population Reference Bureau: The world’s youth 2006 data sheet, bridge. 2006..
- 8.United Nations Children’s Fund: Ending child marriage: progress and prospects. New York, NY: UNICEF. 2014..
- 9.Larsen JE: Young people in west and Central Africa trends, priorities, investments and partners, UNICEF. 2009; Accessed 10 Aug 2018..
- ild marriage in West and Central Africa – Girls not Brides, The Global Partnership to end Child Marriage..
- 11.Nour NM. Health consequences of child marriage in Africa. Emerg Infect Dis. 2006;12(11):1644-9. [DOI] [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar].
- 12.World Health Organization: Report of the expert group meeting on mainstreaming adolescent pregnancy inthe work of the World Health Organization. 2009; Accessed 21 Aug 2018..
- 13.WHO: WHO guidelines on preventing early pregnancy and poor reproductive health outcomes among adolescents in developing countries. Geneva, Switzerland: WHO; 2011. [PubMed].
- Developing a sexual and reproductive health educational intervention for adolescent Syrian refugee girls: Challenges and lessons learned – PMC. Frontiers in reproductive health. DOI: 10.3389/frph.2022.780157 · PMID: 36303636.
- 1.Wahba M, Roudi-Fahimi F. The need for reproductive health education in schools in Egypt. Cairo: Population Reference Bureau; (2012). [Google Scholar].
- 2.Kirby DB, Laris BA, Rolleri LA. Sex and HIV education programs: their impact on sexual behaviors of young people throughout the world. J Adolesc Health. (2007) 40:206-17. 10.1016/j.jadohealth.2006.11.143 [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1016/j.jadohealth.2006.11.143.
- 3.Fonner VA, Armstrong KS, Kennedy CE, O’Reilly KR, Sweat MD. School based sex education and HIV prevention in low-and middle-income countries: a systematic review and meta-analysis. PLoS One. (2014) 9:e89692. 10.1371/journal.pone.0089692 [DOI] [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1371/journal.pone.0089692.
- 4.WHO. WHO Recommendations on adolescent sexual and reproductive health and rights. Geneva: World Health Organization; (2018). [Google Scholar].
- 5.Ivanova O, Rai M, Kemigisha E. A systematic review of sexual and reproductive health knowledge, experiences and access to services among refugee, migrant and displaced girls and young women in Africa. Int J Environ Res Public Health. (2018) 15:1583. 10.3390/ijerph15081583 [DOI] [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.3390/ijerph15081583.
- 6.Kerner B, Manohar S, Mazzacurati C, Tanabe M. Adolescent sexual and reproductive health in humanitarian settings. Forced Migr Rev. (2012) 40:21. [Google Scholar].
- 7.El Ayoubi LEL, Abdulrahim S, Sieverding M. Sexual and reproductive health information and experiences among Syrian refugee adolescent girls in Lebanon. Qual Health Res. (2021) 31:983-98. 10.1177/1049732321989685 [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1177/1049732321989685.
- 8.Brady M, Assaad R, Ibrahim BL, Salem A, Salem R, Zibani N. Providing new opportunities to adolescent girls in socially conservative settings: The Ishraq program in rural Upper Egypt, full report. (2007)..
- 9.Rogow D, Haberland N, Del Valle A, Lee N, Osakue G, Sa Z, et al. Integrating gender and rights into sexuality education: field reports on using it’s all one. Reprod Health Matters. (2013) 21:154-66. 10.1016/S0968-8080(13)41699-3 [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1016/S0968-8080(13)41699-3.
- 10.Amin S, Ahmed J, Saha J, Hossain M, Haque E. Delaying child marriage through community-based skills-development programs for girls: Results from a randomized controlled study in rural Bangladesh. (2016)..
- ildren and adolescents sexual and reproductive health rights toolkit. Beirut, Lebanon: Save the Children; (2012). [Google Scholar].
- srosiers A, Betancourt T, Kergoat Y, Servilli C, Say L, Kobeissi L. A systematic review of sexual and reproductive health interventions for young people in humanitarian and lower-and-middle-income country settings. BMC Public Health. (2020) 20:1-21. 10.1186/s12889-020-08818-y [DOI] [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1186/s12889-020-08818-y.
- Studying the Longest ‘Legal’ U.S. Same-Sex Couples: A Case of Lessons Learned – PMC. Journal of GLBT family studies. DOI: 10.1080/1550428x.2019.1626787 · PMID: 32863795.
- Balsam KF, Beauchaine TP, Rothblum ED, & Solomon SE (2008). Three-year follow-up of same-sex couples who had civil unions in Vermont, same-sex couples not in civil unions, and heterosexual married couples. Developmental Psychology, 44(1), 102-116. doi: 10.1037/0012-1649.44.1.102 [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1037/0012-1649.44.1.102.
- Balsam KF, Rostosky SS, & Riggle ED (2017). Breaking up is hard to do: Women’s experience of dissolving their same-sex relationship. Journal of Lesbian Studies, 21(1), 30-46. doi: 10.1080/10894160.2016.1165561 [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1080/10894160.2016.1165561.
- Balsam KF, Rothblum ED, & Wickham RE (2017). Longitudinal predictors of relationship dissolution among same-sex and heterosexual couples. Couple and Family Psychology: Research and Practice, 6(4), 247-257. doi: 10.1037/cfp0000091 [DOI] [Google Scholar]. doi:10.1037/cfp0000091.
- Blumstein P, & Schwartz P (1983). American couples: Money, work, sex. New York: William Morrow. [Google Scholar].
- Bradford J, Ryan C, & Rothblum ED (1994). National Lesbian Health Care Survey: Implications for mental health care. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 62, 228-242. 10.1037/0022-006X.62.2.228 [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1037/0022-006X.62.2.228.
- Caron SL, & Ulin BM (1997). Closeting and the quality of lesbian relationships. Families in Society: The Journal of Contemporary Human Services, 78(4), 413-419. 10.1606/1044-3894.799 [DOI] [Google Scholar]. doi:10.1606/1044-3894.799.
- Clark JB, Riggle ED, Rostosky SS, Rothblum ED, & Balsam KF (2015). Windsor and Perry: Reactions of siblings in same-sex and heterosexual couples. Journal of Homosexuality, 62(8), 993-1008. doi: 10.1080/00918369.2015.1039360 [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1080/00918369.2015.1039360.
- Coulter RW, Kenst KS, Bowen DJ, & Scout (2014). Research funded by the National Institutes of Health on the health of lesbian, gay, bisexual, and transgender populations. American Journal of Public Health, 104(2), e105-e112. doi: 10.2105/AJPH.2013.301501 [DOI] [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.2105/AJPH.2013.301501.
- Elizur Y, & Mintzer A (2003). Gay males’ intimate relationship quality: The roles of attachment security, gay identity, social support, and income. Personal Relationships, 10, 411-435. 10.1111/1475-6811.00057 [DOI] [Google Scholar]. doi:10.1111/1475-6811.00057.
- Enders CK (2010). (1st ed.). Applied Missing Data Analysis. New York, NY: Guilford Press. [Google Scholar].
- Factor RJ, & Rothblum ED (2007). A study of transgender adults and their non-transgender siblings on demographic characteristics, social support, and experiences of violence. Journal of LGBT Health Research, 3(3), 11-30. doi: 10.1080/15574090802092879 [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1080/15574090802092879.
- Gartrell N, Bos H, & Koh A (2018). National Longitudinal Lesbian Family Study, mental health of adult offspring. New England Journal of Medicine, 379(3), 297-299. doi: 10.1056/NEJMc1804810 [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1056/NEJMc1804810.
- Sieverding M, Elbadawy A.. Empowering Adolescent Girls in Socially Conservative Settings: Impacts and Lessons Learned from the Ishraq Program in Rural Upper Egypt.. Studies in family planning. 2016. DOI: 10.1111/j.1728-4465.2016.00061.x · PMID: 27285424. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- 3 Marriage Lessons I Learned From My Annoying Toothache.
- 3 leçons de mariage que j’ai tirées de mon mal de dents.
- 3 lezioni di matrimonio che ho imparato dal mal di denti.
