Une fille peut adorer les constructions et un garçon passer des heures à jouer à la poupée. Les écarts moyens observés entre groupes ne transforment pas un enfant en résultat statistique tout prêt.
Comme maman de trois enfants et puéricultrice, je vois surtout ceci : les goûts changent, se mélangent et dépendent aussi de ce qui est proposé, valorisé ou rendu accessible. Le rayon rose, les remarques des adultes et la cour de récréation peuvent réduire le champ des essais. Ça fait beaucoup pour une simple boîte de Lego.
La vraie question n’est donc pas de savoir si les filles et les garçons aiment exactement la même chose, mais de comprendre ce que recouvrent les différences moyennes.
Rose, bleu, et si la salle de jeux changeait de scénario?
À la maison, un enfant rencontre d’abord les activités mises à sa portée : les jouets disponibles, les livres proposés, les activités valorisées et celles que les camarades acceptent. Une petite fille à qui l’on offre surtout des poupées et des loisirs créatifs dispose de moins d’occasions de tester la construction ou les jeux de mouvement. Un garçon à qui l’on propose régulièrement des livres, des figurines de soin et des jeux symboliques peut explorer d’autres intérêts.
Cette observation ne permet pas de dire que l’environnement explique tout. Les préférences personnelles existent, et deux enfants élevés dans la même famille peuvent réclamer des activités très différentes. Dans une fratrie, l’un fabrique des circuits pendant que l’autre organise une maternité pour peluches. Même adresse, même dîner, scénario complètement différent.
Le problème commence lorsque l’adulte confond préférence et prescription. Dire « tu aimes construire » décrit une activité. Dire « les garçons aiment construire » ferme une porte avant même que l’enfant ait essayé.
503 188 réponses, mais pas 503 188 destins
En 2009, Su, Rounds et Armstrong ont publié dans Psychological Bulletin la méta-analyse Men and things, women and people: a meta-analysis of sex differences in interests. Les auteurs ont utilisé les données de 47 inventaires d’intérêts, soit 503 188 répondants. Leur travail porte sur les intérêts vocationnels, pas sur le choix d’un camion à trois ans ou d’une dinette à cinq ans.
Sur l’axe opposant le travail avec des objets à celui impliquant des personnes, la différence standardisée atteignait d = 0,93 : les hommes déclaraient davantage d’intérêts liés aux objets et les femmes davantage d’intérêts liés aux personnes. Les hommes rapportaient aussi davantage d’intérêts réalistes, avec d = 0,84, tandis que les femmes rapportaient davantage d’intérêts sociaux, avec d = -0,68. Des écarts apparaissaient également pour l’ingénierie, les sciences et les mathématiques.
Ces chiffres décrivent des moyennes de groupes. Ils ne disent ni ce qu’un enfant donné aimera, ni ce qu’il saura faire, ni la profession qu’il choisira. La méta-analyse ne permet pas non plus de séparer à elle seule la socialisation, les occasions offertes, les préférences personnelles et les facteurs biologiques.
La moyenne ne range pas les Lego
Un écart statistique peut être marqué tout en laissant une grande diversité à l’intérieur de chaque groupe. Certaines filles aiment les activités techniques, certains garçons préfèrent les échanges et le soin, et beaucoup d’enfants circulent entre plusieurs domaines selon leur âge ou leur entourage.
Une différence moyenne aide à observer une tendance, pas à prédire un enfant. C’est la nuance qui disparaît vite dans les conseils parentaux à slogans (oui, même quand le graphique est très coloré).
Le GPS des goûts recalcule : famille, copains et activités
Un article publié dans Child DevelopmentThe Development of Gendered Interests and Personality Qualities from Middle Childhood through Adolescence: A Bio-Social Analysisa suivi le développement des intérêts et de certaines qualités personnelles entre 7 et 19 ans. L’étude portait sur 364 frères et sœurs aînés ou seconds enfants, issus de 185 familles décrites par les auteurs comme blanches et appartenant aux classes moyennes ou populaires.
Les chercheurs ont examiné le temps passé avec la mère, le père, les camarades filles et les camarades garçons. Les liens observés allaient généralement dans le sens d’une évolution plus conforme aux stéréotypes de genre lorsque les enfants passaient davantage de temps dans des contextes eux-mêmes très genrés. Les associations variaient selon la dimension étudiée, le sexe, le rang dans la fratrie et l’âge.
La nuance est de taille. Une association ne prouve pas qu’un parent, un frère, une sœur ou un camarade a fabriqué le goût observé. Un enfant peut rejoindre un groupe parce qu’il partage déjà ses intérêts, puis ce groupe peut renforcer certaines habitudes. La relation fonctionne parfois dans les deux sens.
La population étudiée était en outre socialement et culturellement circonscrite. Ses résultats ne peuvent pas être généralisés à toutes les familles, ni servir à prédire le parcours de chaque fille ou de chaque garçon.
Hormones et intérêts : pas de bouton « tout expliquer »
Une étude publiée le 26 avril 2025 dans Hormones and Behavior a comparé l’identité de genre, les amitiés et les choix professionnels de femmes présentant une hyperplasie congénitale des surrénales ou une insensibilité complète aux androgènes avec ceux de groupes témoins. Les effectifs étaient réduits : 29 femmes avec une forme classique d’hyperplasie, 13 avec une forme non classique, 11 femmes avec une insensibilité complète aux androgènes, ainsi que 147 hommes et 142 femmes dans les groupes témoins.
Les femmes avec une forme non classique d’hyperplasie et celles présentant une insensibilité complète aux androgènes répondaient, sur la plupart des questions de comportement genré, d’une manière qui ne différait pas de celle des femmes témoins. Sur le questionnaire consacré aux amitiés, les femmes avec une forme classique d’hyperplasie et celles présentant une insensibilité complète aux androgènes répondaient davantage comme les hommes témoins que comme les femmes témoins.
Pour les choix professionnels, les femmes avec une forme classique d’hyperplasie exerçaient dans des métiers à répartition masculine. Les choix des femmes présentant une insensibilité complète aux androgènes ne différaient pas de ceux des témoins hommes ou femmes. L’étude reposait sur un questionnaire en ligne et ses groupes étaient petits : elle apporte un élément sur les facteurs biologiques, pas une méthode pour séparer proprement le biologique du social.
Entre tempérament, contexte et apprentissages, le puzzle n’a pas de pièce magique.
Mission possible : ouvrir le champ sans faire la police
À la maison, on peut élargir les expériences sans chercher à corriger les préférences. L’objectif n’est pas de retirer les voitures à un enfant passionné de circuits ou de déposer une poupée dans les bras d’un enfant qui n’en veut pas. Il s’agit de rendre plusieurs chemins disponibles.
- Décrire au lieu de classer. Remplacer « c’est un jeu de fille » par « tu aimes inventer des histoires avec ces personnages » permet de parler de l’activité sans la relier au sexe de l’enfant.
- Faire circuler les propositions. Dans une même semaine, on peut mettre à disposition des constructions, des livres, du dessin, des jeux symboliques et des activités physiques. L’enfant n’a pas besoin d’aimer chaque domaine pour avoir le droit de l’essayer.
- Regarder qui occupe l’espace. Si les adultes demandent plus souvent à une fille d’aider à ranger et à un garçon de monter le meuble, les occasions d’apprendre ne sont pas réparties de la même manière. La coparentalité se joue aussi dans ces micro-répartitions.
- Valoriser la démarche. Dire « tu as trouvé une autre manière de faire tenir la tour » ou « tu as écouté ton camarade » met l’accent sur une compétence observable, pas sur une identité supposée.
- Répondre aux remarques des autres enfants. Un garçon qui joue au bébé n’a pas besoin d’un discours dramatique. Une phrase simple suffit : « Ici, chacun choisit son jeu. » Puis on passe à autre chose, sans transformer la scène en procès familial.
Si un enfant refuse une activité, ce refus n’est pas forcément une preuve de stéréotype. Il peut être lié à l’âge, à la difficulté, au groupe présent ou à une mauvaise première expérience. On peut proposer à nouveau plus tard, modifier le matériel ou jouer avec lui, sans forcer.
Le grand écart, sans acrobatie parentale
Les recherches disponibles ne disent ni que les filles et les garçons sont identiques en tout, ni que leurs goûts seraient fixés une fois pour toutes. Elles décrivent des écarts moyens, des trajectoires liées aux contextes et des résultats qui varient selon les populations et les outils utilisés.
Pour les parents, la ligne la plus solide reste assez simple : ne pas nier les préférences de l’enfant, ne pas les transformer en verdict, et vérifier que le choix vient bien de lui plutôt que d’une porte fermée par avance. La charge mentale a déjà assez de missions, elle peut laisser le catalogue de jouets en dehors du sac à dos invisible.
Et si le prochain cadeau était choisi pour l’enfant qui va le recevoir, plutôt que pour la couleur du rayon où on l’a trouvé?
Sources et références scientifiques
- Su R, Rounds J, Armstrong PI.. Men and things, women and people: a meta-analysis of sex differences in interests.. Psychological bulletin. 2009. DOI: 10.1037/a0017364 · PMID: 19883140. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
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